Théâtre-Alpha : monter sur scène pour se réapproprier sa parole 

Le 11 juin 2026, sur la scène de la Fête des Ateliers de la Compagnie Espèces de, Zahra rit avant d’entrer en scène. « Je suis une star », dit-elle. Un an plus tôt, elle avait peur. Ce matin-là, comme au mois d’avril à la Langue Française en Fête, elle joue sans stress devant plusieurs centaines de personnes. 

Entre ces deux moments, il y a eu neuf mois d’ateliers, tous les mercredis matin, à L’An Vert. Un groupe de personnes peu ou pas scolarisées, confrontées à des discriminations répétées et à l’isolement social, s’est retrouvé chaque semaine pour construire une création théâtrale à partir de ce qu’elles vivent. 

Rejouer plutôt que raconter 

Le groupe ne raconte pas ses histoires, il les rejoue. La différence compte. 

Reprendre une scène de conflit ou d’entraide du quotidien, c’est pouvoir la regarder de l’extérieur. Changer un rôle, un geste, une réplique et observer ce qui se passe entre les personnes. Qui parle en premier. Qui attend. Qui fixe les règles. Qui doit s’adapter. 

Cette distance protège. Elle permet d’aller plus loin dans ce qu’on montre, parce qu’on n’a pas à assumer entièrement la scène comme la sienne. Elle transforme aussi un vécu individuel en matière d’analyse collective. Ce qui semblait isolé, propre à une histoire personnelle, se révèle partagé par plusieurs et donc lié à des mécanismes plus larges que les personnes, seules, ne produisent pas. 

Le chemin parcouru 

Les premières séances ont servi à installer un espace où chacun·e pouvait parler sans être jugé·e. Photolangage, improvisation, débat : les participant·e·s ont mis en mots des moments marqués par l’exclusion, des situations vécues, des défis liés à l’accès aux droits. 

Puis, le groupe est passé au jeu théâtral. Improvisations, jeux de rôle, changements de perspective. Après chaque scène jouée, un temps de parole collective revenait sur ce qui venait de se passer, pour nommer, questionner, relier la scène aux mécanismes qui la produisent. D’une dizaine d’improvisations sont nés les premiers embryons de scènes, autour de l’entraide, du rapport à l’autre, de la communication, de l’espoir d’un avenir meilleur. 

Le 19 décembre 2025, le groupe a rencontré celui de la Maison Médicale La Passerelle, qui mène lui aussi un travail de théâtre-action. Chacun a montré son travail inachevé à l’autre et a dû l’expliquer. Se voir obligé de justifier ce qu’on cherche à dire, devant un regard extérieur, c’est déjà un exercice d’analyse. Des personnes aux parcours très différents se sont reconnues dans les mêmes questions : être entendu, respecté, compté comme acteur ou actrice de la vie collective. La fragmentation sociale n’est pas une fatalité, à condition qu’un espace existe pour la traverser ensemble. 

Le spectacle a ensuite pris forme, avant deux représentations publiques : le 2 avril à la Langue Française en Fête, à la Caserne Fonck, et le 11 juin à la Fête des Ateliers de la Compagnie Espèces de. 

Ce que le groupe en dit 

L’évaluation collective menée à la fin du projet donne à entendre des trajectoires très différentes. 

Nayif n’a pas eu peur, même face au public. « Pourquoi j’aurais peur ? Ils sont comme moi, ce sont des personnes comme moi. » Ahmed, lui, a stressé en voyant le stress des autres : « Je stressais pour le groupe, pas pour moi. » Pour Salma, c’était la première fois qu’elle montait sur scène et la peur est restée jusqu’au bout. En coulisses, Zahra lui avait dit : « N’aie pas peur, je suis avec toi, je reste près de toi, on est tous ensemble, ça va aller. »

Après le spectacle, Nadia se dit très contente, « tout le groupe a très bien fait ». Yamina parle de fierté. Ouarda, elle, reste partagée : elle aime le travail avec Martine mais pas jouer devant le public. Cette ambivalence a sa place dans l’évaluation, au même titre que l’enthousiasme des autres. 

Ce que le groupe retient de l’année entière, ce sont d’abord les temps collectifs : l’échauffement à chaque séance, se retrouver pour boire un café et se mettre en énergie ensemble, manger ensemble après la représentation, voir jouer les autres groupes de la Fête des Ateliers. Ahmed résume : « L’échauffement, choisir le scénario ensemble, parler de nos vies, travailler avec le groupe. » 

Ce que ça change 

Les effets se lisent à deux niveaux qui se nourrissent l’un l’autre. 

Au niveau individuel, plusieurs participant·e·s décrivent une peur qui recule, une gêne qui diminue, une confiance qui s’installe. Prendre la parole devant un public, ce n’est plus seulement supportable, c’est parfois devenu un plaisir. Une manière de se tenir autrement dans l’espace public. 

Au niveau collectif, le groupe a appris à analyser ensemble des situations que chacun·e vivait pourtant seul·e dans son quotidien. Rejouer permet de nommer une mécanique de discrimination, de fragmentation, d’isolement, là où le récit individuel s’arrête souvent à la plainte ou à la résignation. Comprendre comment une situation se construit, c’est déjà commencer à envisager qu’elle peut changer. 

La représentation publique vient couronner ce travail. Ce n’est pas un exercice pédagogique refermé sur le groupe. C’est une prise de parole face à la société, un acte par lequel des personnes souvent tenues à l’écart des espaces culturels affirment leur droit d’y être, de penser, de créer et d’interpeller un public sur des réalités qu’on préfère parfois ne pas voir. 

Merci 

Ce travail n’aurait pas la même force sans la Compagnie Espèces de, qui accueille le groupe depuis plusieurs cycles et organise la Fête des Ateliers où se joue la dernière représentation. Et sans Martine Léonet, comédienne et animatrice de théâtre-action, dont le regard et la patience ont porté chaque séance. 

Merci aussi à Justine, animatrice en éducation permanente, qui fait le lien entre les récits individuels et les enjeux collectifs tout au long du cycle et qui veille à ce que chacun·e puisse prendre sa place, quelle que soit la manière dont il ou elle s’exprime.