Créations croisées : quand deux groupes construisent ensemble
Le projet se termine sur sa partie créative. Il reste la diffusion, les rencontres publiques après l’été mais l’essentiel s’est construit et ça mérite d’être raconté maintenant.
Qui était là, et pourquoi
D’un côté, des personnes migrantes venues d’Afghanistan, de Syrie, du Maroc, d’Irak, qui apprennent le français à Infor Famille. Des femmes pour la plupart, qui élèvent leurs enfants seules, qui naviguent dans des démarches administratives dans une langue qui n’est pas encore la leur. Zahra qui a fui Daesh, Bibi qui a perdu sa mère cinq mois après son arrivée, Nadia qui veut travailler et être libre, Ouarda qui s’ennuie de sa famille restée au Maroc.
De l’autre, les habitués du café social Le Chal’Heureux. Des gens en précarité économique : « Avant, j’avais un travail, une maison. Maintenant, je galère pour remplir mon frigo », dit l’une d’eux. Des personnes qui ont des choses à dire mais qui se heurtent au silence : « On a des choses à dire mais personne ne nous écoute. » Le Chal’Heureux, ouvert tous les mardis soir dans le quartier d’Outremeuse, est souvent leur principal espace de lien social.
Ces deux groupes ne se croisaient pas. Parfois ils se méfiaient l’un de l’autre. Ce qu’ils partageaient sans le savoir : le sentiment de ne pas compter, d’être regardés de travers, de vivre une insécurité quotidienne que les débats politiques ne racontent jamais vraiment.
C’est de là qu’est parti le projet, soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le cadre de l’appel à projets PCI.
Le micro comme premier pont
Avant de se voir, les deux groupes se sont parlé à travers un micro.
Des messages enregistrés ont circulé dans les deux sens : des récits sur l’arrivée en Belgique, des impressions sur le quartier, des choses du quotidien. Des écrits aussi, des documents partagés. Quelqu’un enregistrait, l’autre groupe écoutait, répondait. Pas de regard à soutenir, pas de barrière de langue. Juste une voix qui arrive et qu’on prend le temps d’écouter.
Le micro a fonctionné comme un espace à part, moins intimidant que la rencontre en face à face, mais pas moins réel. Recevoir la voix de quelqu’un qu’on n’a jamais vu, c’est difficile de rester indifférent. Ça a créé une curiosité pour l’autre que les grandes discussions n’auraient pas forcément produite aussi vite.
La cuisine, premier terrain commun
Quand les deux groupes ont commencé à se présenter, la cuisine est apparue naturellement. Au Chal’Heureux, une partie des habitués cuisine pour les autres chaque mardi. De l’autre côté, les recettes de famille sont un des rares endroits où on parle de soi sans avoir à expliquer d’où on vient ni pourquoi on est là.
Les premiers échanges ont beaucoup tourné autour de ça. Les deux groupes se sont ensuite retrouvés en cuisine à deux reprises. Autour des fourneaux, les conversations ont glissé vers autre chose : les peurs du quotidien, les insécurités qu’on ne dit pas d’habitude, ce qu’on aimerait voir changer.
De ces ateliers est né un carnet de recettes collectif, avec des plats venus d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, du Maroc et de Belgique. Chaque page raconte plus que des ingrédients.
Déconstruire ce qui crée la méfiance
En parallèle des échanges, les deux groupes ont travaillé sur ce qui alimente les peurs et les clivages : discours médiatiques, populisme, stéréotypes sur les migrants, sur les personnes précaires. Des experts sont intervenus, des documentaires ont été regardés, des ateliers ont relié les vécus personnels aux inégalités structurelles.
L’idée n’était pas de donner des réponses toutes faites. C’était de donner des outils pour analyser par soi-même ce qu’on entend, ce qu’on ressent, ce qu’on voit.
Le leporello : dire autrement ce que les mots n’arrivent pas à dire
L’atelier de collage animé par Shani Hannay a réuni les deux groupes en personne pour créer ensemble un leporello, ce livre-accordéon qui se déplie en une seule longue image.
Des ciseaux, du papier, des images découpées. L’art ne sert pas seulement quand les mots manquent dans une langue qu’on apprend encore, il permet de dire des choses que même les mots qu’on maîtrise ne suffisent pas à exprimer. Des émotions, des histoires, des réalités qu’on n’a jamais mises en forme. Chaque fragment d’histoire individuelle est devenu partie d’une œuvre collective.
Dans la foulée, des collages ont été transformés en cartes postales que les participants se sont envoyées, avec des messages sur les sujets travaillés ensemble. Une façon de prolonger par l’image et l’écrit ce que le micro avait commencé par la voix.
La fresque : ce dont on a besoin pour bien vivre ensemble
Vers la fin du projet, les participants ont réalisé une fresque collective autour d’une seule question : de quoi avons-nous besoin pour bien vivre ensemble ?
Leurs réponses : de la solidarité, du rire, partager, la nature, du repos, des lois, plus de calme, plus de gentillesse, de l’espoir, de l’égalité, de la justice, de la paix, de la liberté.
Ces mots ne sont pas abstraits quand on sait qui les a écrits.
La solidarité, pour des gens qui ont souvent vécu l’isolement, c’est savoir qu’il y a quelqu’un quand ça va mal, que ce soit pour une démarche administrative ou pour manger. Le rire et le partage, c’est ce que ces ateliers ont produit concrètement : des moments où des gens qui ne se seraient jamais croisés ont cuisiné ensemble et se sont raconté des choses vraies. Le repos et le calme, c’est ce que Zahra décrit en parlant de la Belgique par rapport à la Syrie mais c’est aussi ce que demandent des gens épuisés par la précarité. L’égalité, la justice, la liberté : Nadia les formule en disant qu’ici il y a le droit, qu’on peut travailler et gagner sa vie mais pour d’autres, habitués du Chal’Heureux comme personnes migrantes, ce sont des droits qui semblent encore loin.
Deux groupes qui se méfiaient l’un de l’autre ont abouti à une vision commune. Pas en effaçant ce qui les différencie mais en découvrant ce qu’ils voulaient pareil.
La suite, cet automne
Le podcast est en cours de montage. Tout au long du projet, le micro a capté des voix, des histoires, des échanges, des analyses. Les groupes ont été très productifs et la matière est riche. La production est assurée par des professionnels du son pour que ce travail soit rendu avec la qualité qu’il mérite.
Des diffusions et des rencontres publiques auront lieu après l’été. On vous tient au courant.
Ce projet bénéficie du soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le cadre de l’appel à projets Promotion de la Citoyenneté et de l’Interculturalité (PCI) 2025
